RENAULT    

Dernière mise à jour : 30/03/2010

L'usine

Louis Renault, à ses débuts, dans son petit atelier de Boulogne-Billancourt

Une Île pour berceau

Au fil du temps, le "paquebot" comme beaucoup le surnommait en référence à sa silhouette, s'était dégradé. Ses vitres gisaient par terre et ses flancs étaient à présent recouvert de tags. Mais il faisait partie du paysage, et bien que peu flatteur pour l'environnement, semblait devoir poursuivre sa tâche de témoin d'un certain passé industriel glorieux. D'autant qu'en vingt ans, les projets comme les grandes considérations avaient relancé son avenir à intervalles réguliers, sans que le public comprenne d'ailleurs où les décideurs voulaient en arriver. Beaucoup souhaitaient que ces bâtiments soient restaurés, qu'ils deviennent un musée dédié à Renault ou à l'aventure automobile... bref, qu'ils subsistent. Aujourd'hui, le suspense et les espoirs ont pris fin devant l'inéluctable travail des pelleteuses. Les murs de l'île Seguin s'évanouissent, devenant des tas informes de gravats et de poussières, devant lesquels le passant se souvient. Devant ce ruines qi s'amoncellent, on ne peut en effet s'empêcher de se remémorer un passé riche en petits et grands évènements. Les gravats évacués, le nouveau visage de l'Île Seguin devrait se dévoiler totalement dans les années à venir.

Né à paris le 12 février 1877, Louis Renault est le dernier enfant d'une famille qui en compte cinq. Ecolier médiocre mais de tempérament pragmatique, il est fasciné par les techniques nouvelles qui ne cessent de s'affirmer en cette fin de siècle. Le destin du cadet des Renault est-il déjà scellé ?
Louis Renault a sans doute puisé dans l'image paternelle le modèle de chef d'entreprise charismatique et autoritaire. Son père, drapier et directeur d'une fabrique de boutons, fournissait les principaux tailleurs de la capitale. En 1898, il s'installe dans un vieil appentis au fond du jardin de la maison de campagne que ses parents possèdent à Billancourt. Là, il va bricoler sans relâche des moteurs, au grand dam de son père, qui rêve pour lui de l'Ecole Centrale.

Ses frères, Marcel et Fernand, ne furent pas sans influence dans sa carrière. C'est avec leur parrainage que Louis accède au statut de constructeur d'automobiles, grâce à la formation en 1899 de la Société Renault Frères et à la livraison des soixante et onze premières voitures. Industriel bâtisseur, il rogne sans pitié sur la bucolique commune de Boulogne-Billancourt afin d'élargir ses ateliers, rues après rues, quartier par quartier. Mais l'oeuvre maîtresse, la bâtisse qui marquera l'histoire et le développement de la marque reste encore à construire. A l'aube des années vingt (les premiers plans d'aménagement du site datent de 1923), toujours en quête d'un espace qu'il juge vital, Louis Renault jette son dévolu sur une île de Boulogne-Billancourt, joliment dénommée Seguin.
Au 17e siècle, l'île Seguin est le lieu de passage entre Paris et Versailles; Louis XV l'achète en 1747 pour ses filles. Pendant la Révolution française, les tanneurs, puis les blanchisseurs investissent l'île et s'y installent. L'île Seve, son nom à l'époque, devient alors l'île Madame. Le terrain, qui avait été vendu avant la révolution à une blanchisserie, sera nationalisée en 1790. Trois ans plus tard, un banquier la rachète. L'homme est assassiné peu de temps après et, en 1794, la Convention donne la propriété de l'île à un chimiste, Armand Seguin, pour y appliquer une nouvelle méthode de tannage du cuir. A la Belle Epoque, l'île Seguin est consacrée aux loisirs : tir aux pigeons, pêche, location de canots...

   

Les ateliers, au temps de son fondateur.
L'Île Seguin est à ce moment précis habitée par quatre propriétaires. Si les trois premiers acceptent rapidement la vente de leurs parcelles au jeune industriel, un certain Georges Gallice, s'y refuse obstinément. Le décès de ce dernier fait reprendre espoir au jeune Louis, mais la veuve Gallice et ses deux filles poursuivent avec opiniâtreté la résistance. Ce n'est que le 31 décembre 1946 (soit deux ans après la mort du fondateur de la firme) que madame Gallice, désireuse de quitter la région parisienne, se décide à vendre son bien à la toute jeune Régie nationale des Usines Renault. Cet épisode administratif représente un des très rares combats perdus par le conquérant Louis Renault. De gigantesque travaux, qui vont s'étaler de 1923 à 1933, sont nécessaire à la validité des futurs ateliers. Tout d'abord, il faut songer à les mettre hors d'atteinte des eaux de la Seine et de ses crues redoutables. Pour cela, la cote de l'île est portée par surélévation à 32,32 m à la pointe aval et à 36,44 m au centre grâce à l'apport de 600.000 m3 de remblai. Suit la mise en chantier de ponts reliant l'île à la commune de Boulogne. Celui qui porte le nom de Dayde, long de 143,15 mètres, est achevé en 1929. Il est complété par l'ouvrage Seibert finalisé en 1932, et enfin par la passerelle dite Pigeaud, établie en 1930. Cette dernière servait également aux passages de câbles électriques haute-tension ou téléphoniques, elle fut détruite en 1946.

   

La construction de la première phase des bâtiments est achevée en 1929, soit une surface de 55.740,60 m2, la seconde en 1934, soit 79.731,72 m2. Les ouvriers poursuivent les travaux sans relâche jusqu'en 1937, pour reprendre après la guerre, du fait de l'acquisition de la fameuse parcelle de la veuve Gallice. Une nouvelle centrale électrique est mise en service, son sol en béton armé afin d'éliminer toute humidité est surélevé à 2,50 m de celui de l'usine. En 1939, le groupe turboalternateur, qui assure également le chauffage des ateliers, représente une puissance de 44.000 ch.

Mise en service

     

Dès la fin de la saison 1929, alors que les bâtisses ne sont pas encore tout a fait achevées, l'usine fabrique les premiers châssis de véhicules utilitaires. Puis est mise en service une ligne d'assemblage de 250 m de long destinée aux modèles 4 et 6 cylindres, qui jouxte (à partir de 1932) celle beaucoup plus modeste prévue pour les confidentielles 8 cylindres. Les carrosseries tombent du premier étage par palan électrique afin de rejoindre les châssis, avant d'atteindre en phase finale les réglages du train avant et des phares, l'équilibrage des freins par essai sur banc à rouleaux. En 1938, Louis Renault aménage une piste d'essai en sous-sol, avec des zones d'accélération, de freinage et même de chaussée déformée utiles à la détection des bruits parasites de carrosserie. Une ligne de complément est créée afin de palier aux déficiences mécaniques, ou aux retouches de caisses, il faut à l'époque deux heures pour assembler une automobile. En 1931, le montage des véhicules industriels et des automotrices est transféré dans la pointe amont de l'usine, puis, signe des temps ombrageux à venir, ces dernières sont remplacées en 1939 par les chars B1. En avril 1936, le Front populaire remporte les législatives, le mouvement de revendication s'amplifie et les travailleurs paralysent tous les secteurs économiques. Avec la plus forte concentration de grévistes du pays dans les murs de Billancourt, Renault deviendra le cœur de la lutte ouvrière en France. Il le restera longtemps.
Le mardi 3 mars 1942, vers 21 h 10, 222 appareils décollent de Grande-bretagne pour l'opération "Highball" de la Royal Air force. Pour détruire les installations Renault, des usines collaborant avec l'occupant nazi, ils larguent 461 tonnes de bombes sur les ateliers de l'île Seguin et la ville de Boulogne-Billancourt. Les dégâts sont considérables : 10 % de la surface couverte de l'usine, soit 75.000 m2, sont totalement détruits, et on déplore 7 morts parmi le personnel. En 1943, l'US Air Force frappera à son tour le complexe industriel de l'île Seguin.

Une vue de 1944, réalisée par la RAF, attestant de la destruction de l'usine Renault, à Billancourt
A la Liération, Louis Renault est incarcéré pour "commerce avec l'ennemi". Il meurt en détention en octobre 1944. Le gouvernement provisoire nationalise Renault, la firme qui était devenue "instrument de l'ennemi". En 1947, la 4 CV, symbole de la reconstruction, sort des chaînes de l'île Seguin. Devenue Régie nationale des usines Renault, la firme dispose d'une nouvelle direction qui, en 1952, juge que l'usine de Billancourt est devenue trop étroite. La Régie achète des locaux à Rueil-Malmaison pour développer le centre d'études, et achète des terrains pour construire des sites neufs, comme l'usine de Flins, en aval de Paris.

En mai 1968, après 33 jours de grève, les ouvriers de Renault obtiennent des augmentations de salaire, une réduction d'une heure de la semaine de travail et un accord sur l'exercice du droit syndical. L'afflux de main-d'œuvre immigrée (plus de 16 % des 76 000 salariés de l'entreprise) et l'automatisation transforment la nature des rapports sociaux qui ne s'apaiseront qu'à partir de 1985. En 1989, Renault annonce la fermeture du site de Billancourt.

Fin d'une histoire

Le destin de l'île Seguin est scellé lorsque, dans le milieu des années quatre-vingts, est décidée l'implantation à Guyancourt du technocentre. Beaucoup prévoient à ce moment-là que ce choix est synonyme à plus ou moins brève échéance de la disparition de Billancourt. Après l'annonce officielle, en 1989, de la fermeture des usines, l'espoir renaît du côté des partisans du site quand le premier ministre michel Rocard indique indique que l'aménagement des terrains libérés à Boulogne-Billancourt et Meudon va faire l'objet d'une opération d'intérêt national en ce qui concerne le devenir de ces 50 ha. L'année suivante, le premier rapport de la mission d'Etat préconise l'implantation d'un pôle de recherche et de technologie sur l'île. Mais le dossier paraît difficile à gérer tant il pèse lourd en termes financiers, sans parler des intérêts économiques et politique. Finalement, ce sera un syndicat de communes (des villes comme Boulogne, Meudon, issy-les-Moulineaux, particulièrement intéressées apr l'exploitation d'une telle surface, car se situant dans le voisinage immédiat de l'usine) qui réfléchira à un projet cohérent. Le 31 mars 1992, l'usine Renault de Boulogne-Billancourt ferme définitivement ses portes, laissant l'île Seguin comme un vaisseau fantôme ancré au milieu de la Seine. La Régie consulte alors plusieurs architectes, qui proposent tous de réutiliser les bâtiments de l'île. En 1995, l'élection de Jean-Pierre Fourcade à la mairie de Boulogne-Billancourt relance la procédure d'élaboration du schéma d'aménagement du val de Seine. Ce dernier est adopté par les communes, le conseil général et le conseil régional en 1996, puis apr l'Etat l'année suivante. En 1998, les élus retiennent le projet d'architecture de Bruno Fortier. Indigné par ce choix, l'architecte Jean Nouvel, le 6 mars 1999, signe dans "Le Monde" un point de vue au titre éloquent : "Boulogne assassine Billancourt". La polémique a commencé. Le 4 septembre 2000, la fondation Pinault annonce à la presse son projet d'installation sur un tiers de l'île Seguin, d'un centre d'art contemporain, comparable, par la taille, au Centre Pompidou. Une consultation d'architectes est lancée. Le projet du Japonais Tadao Ando, poulain officiel de François Pinault, est retenu, le 25 octobre 2001. En novembre 2003, François Pinault dépose un permis de construire. Le 8 avril 2004, la municipalité de Boulogne-Billancourt adopte le plan local d'urbanisme (PLU). En septembre 2004, le permis de construire de la fondation est délivré. François Pinault se plaint des lenteurs de la municipalité. Le 24 décembre 2004, deux associations et Val de Seine Vert déposent un recours devant le tribunal administratif de Versailles contre le PLU voté par le conseil municipal. La destruction de l'ancienne usine est engagée. Le 28 février, la vente du terrain Renault est annulée : François Pinault a fait jouer la clause suspensive prévoyant que le plan local d'urbanisme doit être purgé de tout recours suspensif avant la vente. Le 22 avril, les trois associations retirent leur recours. Le 28 avril, M. Pinault fait savoir qu'il rachète le Palazzo Grassi, l'ancienne vitrine culturelle du groupe Fiat. Le 9 mai, l'homme d'affaires annonce son repli sur Venise. En 2009, Jean Nouvel, l'architecte prix Pritzger a été retenu pour la coordination du projet d'aménagement de l'Ile Seguin, un site industriel de plus de 11 hectares actuellement en opération de dépollution. Attendons la suite...
Abandonné, libre de toute production, incertaine de son avenir, abandonnée aux visiteurs clandestins ou aux tagueurs sauvages, l'usine de l'île Seguin s'étale tel un gigantesque navire ancré sur la Seine en aval de la capitale, et reste le dernier témoignage d'architecture industrielle momumentale, à seulement quelques kilomètres de Notre Dame de Paris.

Démolition

   

       

   

Flins

Dessinée et pensée par l'architecte Bernard Zehrfuss, la très moderne usine de Flins, inaugurée le 2 octobre 1952, symbole du renouveau de la marque et de son récent statut de Régie National, place l'île Seguin comme un site industriel daté. Il rappelle surtout une époque où Louis Renault régnait en maître absolu sur l'entreprise de Billancourt.